« Il faut faire son deuil » entend-on conseiller parfois, avec ou sans la liste des étapes qu’il va falloir traverser, le déni, la colère, la dépression et enfin, l’acceptation . Autant d’expressions qui ont été réemployées à foison pendant l’épidémie du Covid et peuvent apparaître comme autant d’injonctions désagréablement normatives. Mais cette phrase peut aussi s’entendre comme l’ouverture vers de nouvelles possibilités.
L’objectif est de vivre le mieux possible après la perte de son enfant, de son conjoint, de ses parents. Ou parfois même, dans le cas d’une grave maladie au sombre pronostic, de finir sa vie d’une façon la plus apaisée possible.
Mais que comprendre dans cette expression travail de deuil que l’on entend maintenant, comme presque un lieu commun ? Elle est issue d’un travail de Freud intitulé Deuil et mélancolie datant de 1917. Expression courante voire employée à tort et à travers et souvent sans se référer à la complexité de cette notion. Essayons d’y voir plus clair.
Freud et l’ouvrage Deuil et mélancolie
Commençons par citer Freud lorsque, dans le texte cité ci-dessus, il nous indique le mécanisme à l’œuvre dans cette élaboration du deuil : « L’épreuve de la réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et elle somme alors l’endeuillé de soustraire tous ses attachements à cet objet. Contre cela s’élève une résistance naturelle : en général, on observe que l’homme n’abandonne pas volontiers un attachement, même lorsqu’il a déjà un substitut en perspective. Cette résistance peut être si vive que l’endeuillé se détourne de la réalité et s’accroche à l’objet par un mouvement hallucinatoire. Normalement, le respect de la réalité finit par triompher. Mais sa mission ne peut pas être remplie sur le champ. Elle sera seulement accomplie en détail, par une grande dépense de temps et d’énergie d’investissement, et entre-temps l’existence de l’objet perdu est conservée dans le psychisme. Chacun des souvenirs et des espoirs qui liaient la libido à l’objet est repris et surinvesti jusqu’à ce que la libido se détache de lui.
Depuis l’époque de Freud, beaucoup de professionnels, psychologues, psychiatres, psychanalystes ont poursuivi dans la voie qu’il a ouverte. En particulier, certains ont insisté sur le temps nécessaire au processus du deuil et l’ont décomposé en plusieurs phases qui se succèdent le plus souvent. Cette progression n’est qu’indicative et certaines phases s’avèrent même être absentes.
Les différentes phases d’un travail de deuil
Nous pouvons renvoyer ici aux travaux de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross (1926-2004) qui fut une des personnes à l’origine des services de soins palliatifs destinés aux personnes en fin de vie.
Elle distingue cinq phases dans le travail du deuil :
– le déni
– la colère
– le marchandage
– la dépression
– l’acceptation
Mais ces différents moments peuvent se chevaucher, voir s’intervertir pour certains. Cependant, il arrive que des deuils s’éternisent et la personne semble figée dans une souffrance dont elle n’arrive pas à sortir. Voyons quels sont les éléments qui peuvent faire obstacle à l’élaboration d’un deuil.
Les obstacles qui peuvent compliquer l’élaboration d’un deuil
Les difficultés tiennent en général à certaines particularité de l’endeuillé, à son histoire, à sa manière d’élaborer psychiquement ses expériences dans sa vie en général. Certaines personnes qui se situent de façon privilégiée dans le domaine de l’action seront moins portées à être attentives à l’intériorité de leurs douleurs psychiques.
La nature des relations psychiques avec la personne disparue est importante. L’ambivalence, c’est-à-dire la cohabitation de tensions opposées, par exemple une haine importante mêlée à l’amour v du disparu peut perturber, voire rendre difficile le processus de deuil.
Par ailleurs, des pertes anciennes qui n’ont jamais été vraiment acceptées peuvent être réactivées par d’autres deuils et rendre plus douloureux voire impossible le travail autour de la perte actuelle.
Les deuils pathologiques
Il faut distinguer les deuils pathologiques des formes de déni de la perte que l’on observe dans les délires (comme par exemple, dans la Psychose Maniaco Dépressive(PMD), renommée par les classifications de psychiatrie américaines DSM, troubles bipolaires). Dans cette dernière, il s’agit d’une forme délirante d’absence de reconnaissance de la disparition de l’autre qui n’ouvre, en conséquence, à aucune forme d’élaboration du deuil.
A contrario, les deuils pathologiques ne se situent pas dans le déni de la réalité de la perte de l’autre. La réalité de la disparition de l’autre est bien effective, mais il s’agit de difficultés ou de blocage dans le processus d’acceptation de l’absence définitive de ce qui a été perdu.
Les risques des deuils pathologiques sont le suicide (et en particulier lorsqu’il s’agit de la mort d’un conjoint), une dépression importante et un déséquilibre de la personnalité pouvant évoquer les états traumatiques. Parmi les deuils pathologiques, citons la professeure de médecine américaine, Holly Prigerson qui évoque le deuil traumatique.
Psychothérapie psychanalytique et travail de deuil
Au sens psychanalytique, la nécessité du travail de deuil peut également concerner quelque chose de plus personnels au sujet : une manière de faire, une position libidinale (attachement à un plaisir, addiction, alcool, tabac…) ou à quelque chose de plus abstrait, comme un idéal.
Ainsi y est on confronté dans le cadre d’une psychothérapie dans la mesure où les processus de changement nécessitent d’effectuer le deuil d’une manière de faire antérieure ou d’attachements passés. Les processus de remaniement à l’œuvre dans une psychothérapie ne peuvent s’effectuer sans rupture et donc sans élaboration de deuil vis à vis de vieux attachements
Le travail psychologique permet un soutien à l’élaboration du deuil, dans sa dimension potentiellement traumatique et de stress.
Le travail de psychothérapie ou de cure psychanalytique ouvrira sur les questions liées à ce que nous avons perdu en l’autre, à la nature des attachements que nous avions à lui.
Par ailleurs la psychothérapie comme la cure analytique aideront aux processus de deuil qui accompagnent les transformations libidinales et psychiques.
Dans tous les cas, il s’agira de retrouver, par la parole, un équilibre psychique en évitant de s’appuyer, si possible, sur la consommation de médicaments psychotropes.